
(Versailles, 1710 — Versailles, 1774)
Roi de France.
Après avoir joui d'une grande popularité qui lui valut le surnom de «Bien-Aimé», Louis XV, monarque intelligent mais désabusé et sybarite, mourut dans le mépris général de son peuple, au terme d'un règne qui avait connu un extraordinaire essor économique et intellectuel.
Hercule de Fleury, titulaire en 1698 du médiocre évêché de Fréjus, a été désigné en 1715 au poste de précepteur du petit Dauphin, le futur Louis XV: il a pu ainsi inculquer à son pupille, outre une dévotion religieuse sincère, la prudence dont il faut user pour gouverner le royaume dans l'intérêt du peuple. Dans le domaine de la politique étrangère, Fleury s'inscrit en faux contre la diplomatie belliqueuse du Roi-Soleil et songe avant tout à garantir la paix. Aidé en cela par l'Anglais Walpole, avec qui il est lié d'une estime réciproque, il songe avant tout à contenir les ambitions des deux puissances les plus frustrées à l'issue du traité d'Utrecht, l'Espagne et l'Autriche. Pour parvenir à ses fins, il n'hésite pas à resserrer les liens entre la France catholique et les puissances maritimes et protestantes de l'Europe du Nord-Ouest. Dès lors, renouant avec une politique menée avant lui par Richelieu et Mazarin, Fleury parvient à préserver l'équilibre européen. Et quand les tensions internationales se font plus vives, comme après la mort d'Auguste II, Électeur de Saxe et roi de Pologne, l'intervention française pour contenir les appétits des grandes puissances continentales telles que la Russie et l'Autriche est menée avec célérité, ainsi lors de la guerre de succession de Pologne en 1733: en 1738, lors des négociations qui marquent la fin de celle-ci, la France obtient le rattachement de la Lorraine. L'annexion de la Corse, en 1768, viendra ensuite compléter cette politique d'agrandissement du royaume.
Dans le domaine politico-religieux, Fleury agit également avec beaucoup de circonspection face aux résurgences de l'opposition parlementaire, qui, volontiers, fait cause commune avec les jansénistes (notamment lors des suites de l'affaire de la bulle Unigenitus qui, en 1713, avait condamné le jansénisme) pour mieux s'affirmer face au roi. Il parvient également à ne pas pousser la minorité protestante à l'exaspération. La loi, issue de la révocation de l'édit de Nantes, est appliquée avec beaucoup de retenue, et les condamnations aux galères se raréfient: les premiers registres paroissiaux d'actes protestants apparaîtront en 1744; les réformés sont à nouveau tolérés dans le royaume.
Comme près de 85 % des Français sont encore des ruraux, l'agriculture demeure la base de l'économie. Or l'année 1740, particulièrement mauvaise (le froid et la pluie ont anéanti les récoltes), montre bien que les temps ont changé: cette année-là, la crise frumentaire n'a pas provoqué les terribles pointes de mortalité que l'on avait connues au siècle précédent. Dorénavant, portée par la hausse des prix céréaliers, l'agriculture française a entamé une vigoureuse croissance qu'elle poursuivra tout au long du siècle, favorisant ainsi la hausse de la population, qui passe de 19 millions en 1720 à près de 26 millions en 1774. Même s'il faut inclure dans cette augmentation l'adjonction des Lorrains puis des Corses, il s'agit là d'une progression remarquable. Aussi, pour accroître les ressources alimentaires disponibles, les petits progrès se multiplient. On peut noter dès 1730 les tentatives pour faire reculer la jachère et assouplir les contraintes des assolements. Dans les grandes fermes de la région parisienne, les cultures fourragères l'emportent même sur les céréales panifiables. Dès lors, si la productivité des sols reste inchangée, l'essor de l'élevage, l'amélioration sensible de la commercialisation des grains et l'apparition encore timide mais prometteuse de cultures nouvelles et spécialisées laissent augurer une grande prospérité pour les propriétaires du sol et les détenteurs de surplus négociables. C'est vrai dans le Bassin parisien comme en Flandre, dans le Midi toulousain ou le Bordelais, voire dans la Bretagne méridionale. Toutefois, des zones d'ombre demeurent. L'agriculture française laisse vivre dans la précarité une masse de journaliers, qui, faute de moyens, subsistent au jour le jour en louant leurs bras chez les fermiers et les laboureurs: ce paupérisme entraîne encore à l'occasion bien des drames quand une crise frumentaire survient, surtout dans les poches de pauvreté, comme le Massif central, qui ignorent la croissance globale des productions.
Parallèlement au progrès agricole, l'amélioration du réseau routier est décisive. Celle-ci doit beaucoup à l'action du contrôleur général des Finances, Philibert Orry, qui a promulgué en 1738 une circulaire sur les corvées permettant de réquisitionner les populations rurales riveraines des grands chemins: en 1782, la France disposera de 30 000 km de nouvelles routes carrossables. L'École des ponts et chaussées connaît en 1743, sous l'impulsion de Trudaine, son vrai démarrage. D'autres écoles techniques font leur apparition dans les années qui suivent, dont l'École du génie de Mézières, matrice de la future École polytechnique.
Encadrée par le corps des inspecteurs des manufactures, qui veillent au maintien d'une production de qualité, portée par l'ouverture des marchés qui ne cessent de se multiplier, organisée par des négociants toujours plus entreprenants, l'industrie française, entre 1723 et 1743, entame elle aussi son mouvement ascendant. À Amiens, à Beauvais, à Sedan, la production de tissus de laine fait parfois plus que doubler. À Saint-Quentin, à Valenciennes ou dans les villes bretonnes, les toiles de lin sont de plus en plus nombreuses sur le marché. La soierie lyonnaise prospère tandis que les ventes de glaces de Saint-Gobain se multiplient. Autant d'indices qui illustrent la mise en place d'un processus d'industrialisation soutenant aisément la comparaison avec les taux de croissance de l'industrie anglaise. Assurant la richesse des marchands fabricants de la ville, cette industrialisation permet à de nombreux paysans qui bénéficient de l'extension du travail à domicile de trouver ainsi des revenus complémentaires.
Cette prospérité facilite la tâche des contrôleurs généraux qui se succèdent aux Finances. L'État se montrant soucieux de limiter ses interventions à l'extérieur des frontières, les grands équilibres financiers du royaume sont à nouveau progressivement assurés. En 1738 et 1740, Orry parvient même à dégager un léger excédent des recettes budgétaires et à renouer ainsi avec les résultats obtenus lors des premières années du ministère de Colbert. Pourtant, la hausse des impôts reste modérée, en deçà de la croissance du revenu national. L'enrichissement du royaume, la limitation des ambitions de l'État et la rigueur de la gestion ministérielle conjuguent ainsi leurs effets pour assainir temporairement les finances royales.
Après la mort de Fleury, le 29 janvier 1743, Louis XV exerce seul le pouvoir en devenant son propre Premier ministre. A trente-trois ans, le roi est intelligent, cultivé et séduisant. Chasseur impénitent, l'exercice physique lui est indispensable. Homme d'esprit et volontiers railleur, il révèle un penchant naturel à la neurasthénie; sa timidité devant la foule et les visages nouveaux le pousse à préférer les réunions entre intimes; mal à l'aise sur le grand théâtre de Versailles, il s'abandonne aux plaisirs, dont il use en blasé, dans ses «petits appartements», à la Muette, à Choisy, plus tard au Petit Trianon. Séducteur, «le Bien-Aimé» s'offre aux railleries de la cour et de l'opinion publique en se montrant incapable de refréner son tempérament.
Le parti dévot
Recrutant jusque dans l'entourage proche du roi, celui-ci est animé principalement par les jésuites. Il veut préserver le rôle du pape auprès de l'Église de France tout en luttant pour faire respecter l'autorité de Louis XV face aux parlementaires. À l'extérieur, ce parti prône l'alliance des puissances catholiques contre l'Europe protestante du Nord-Ouest.
Les parlementsCours de justice, les parlements siègent à Toulouse, Bordeaux, Grenoble, Dijon, Rouen, Aix, Rennes, Pau, Metz, Besançon et Douai. Mais c'est celui de Paris qui joue un rôle essentiel aux côtés de la monarchie. Étendant sa juridiction sur un ressort très vaste, ce dernier, outre ses fonctions de justice, enregistre les lois. Aussi n'a-t-il de cesse, pendant tout le règne de Louis XV, de s'opposer aux édits fiscaux afin de sauvegarder les privilèges de l'aristocratie.
Le jansénismeDoctrine théologique d'abord, le jansénisme enseigne que seule la grâce peut pousser le fidèle vers le bien. Mais cette grâce, accordée à un petit nombre d'élus, exige une foi à toute épreuve. Les jansénistes, qui recrutent surtout dans de larges fractions de la bourgeoisie – particulièrement celle de robe –, cultivent dès lors une mentalité d'opposition. Ils luttent sans cesse contre les jésuites. Ils se dressent contre toute politique trop favorable aux protestants. Enfin, ils contestent fréquemment l'autorité sans partage du roi.
Le gallicanismeCe mot a été forgé au XIXe siècle. Mais le courant de pensée qu'il désigne parcourt toute l'histoire de France depuis le Moyen Âge. C'est un ensemble d'attitudes et un corps de doctrine qui cherchent principalement à assurer l'autonomie de l'Église de France à l'égard du pape. Au XVIIIe siècle, le parlement est le fer de lance du gallicanisme.Doctrine théologique d'abord, le jansénisme enseigne que seule la grâce peut pousser le fidèle vers le bien. Mais cette grâce, accordée à un petit nombre d'élus, exige une foi à toute épreuve. Les jansénistes, qui recrutent surtout dans de larges fractions de la bourgeoisie – particulièrement celle de robe –, cultivent dès lors une mentalité d'opposition. Ils luttent sans cesse contre les jésuites. Ils se dressent contre toute politique trop favorable aux protestants. Enfin, ils contestent fréquemment l'autorité sans partage du roi.
Le retournement de la diplomatie française aboutit à la mise en place d'un axe Paris-Vienne-Madrid, placé sous l'égide du pape. À l'intérieur du royaume, le parti catholique se sent conforté. Sur fond de contestation parlementaire et antijanséniste, il s'en prend tout d'abord à la tentative de réforme fiscale de Machault.
Nommé contrôleur général des Finances en 1747, celui-ci souhaite retrouver l'équilibre budgétaire mis à mal par la guerre. En 1749, il projette de créer un nouvel impôt, le vingtième, qui pèserait sur les revenus nets de tous les sujets du roi, y compris sur ceux des privilégiés. Chez ces derniers, le tollé est général. Mais si le parlement de Paris capitule, le haut clergé fait front avec pugnacité. Dans un premier temps, Louis XV soutient son ministre avec fermeté. Mais ensuite, par un retournement dont il est coutumier, le roi l'abandonne: Louis XV vient de prendre un tournant dont les conséquences se révèleront dramatiques pour les finances et la stabilité du royaume.
Cependant l'antagonisme entre le roi et le parlement de la capitale prend une tournure de plus en plus vive. En avril 1753, le haut tribunal se met en grève judiciaire et s'affirme «défenseur naturel des lois fondamentales du royaume». Le roi exile les parlementaires parisiens, qui, très vite, obtiennent le soutien de leurs collègues de province. Après bien des péripéties, Louis XV finit par désavouer Machault et par amnistier les parlementaires parisiens (septembre 1754): désormais, le roi doit compter avec une opposition politique, les parlements, qui prétendent représenter la nation mais qui veillent surtout à défendre les privilèges et les prérogatives d'une caste aristocratique.
Comme en écho à cette opposition d'une partie du monde des élites au «despotisme royal», le milieu du siècle voit paraître divers ouvrages qui contribueront grandement à conférer aux Lumières leur caractère subversif. Montesquieu publie De l'esprit des lois (1748), Diderot les Pensées philosophiques (1746) et la Lettre sur les aveugles (1749), Voltaire le Siècle de Louis XIV (1751), Rousseau, enfin, livre son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755). En 1751 paraît le premier tome de l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert. C'est là le coup d'envoi d'une publication qui, avec 25 000 collections complètes de 17 volumes vendues à la veille de 1789, sera le plus grand succès de librairie du XVIIIe siècle. Par le recours à la raison critique, les Lumières engagent peu à peu la remise en cause de la monarchie et la contestation des pouvoirs établis.
La geste de Mandrin, fraudeur chevaleresque qui met la France du Centre-Est en ébullition, qui coïncide, en 1754-1755, avec la crise parlementaire et janséniste, est révélatrice d'un fossé qui va s'élargissant entre les aspirations d'une opinion publique de plus en plus éclairée et les décisions d'un monarque trop peu soucieux de préserver son image et son autorité. Cependant, le malheureux Damiens qui, le 5 janvier 1757 au château de Versailles, porte un coup de canif au roi sera torturé et écartelé.
Appelé au service du Roi en 1758, Choiseul a, dès le départ, une politique religieuse musclée à l'égard des jésuites dont il obtient la mise à l'écart par le pape en 1764. L'édit de novembre 1764 consacre ainsi l'abolition de la Compagnie de Jésus. Le gallicanisme vit son heure de triomphe.
Le triomphe du parlement de Paris sur l'Ordre des jésuites s'accompagne d'une recrudescence du fanatisme: les magistrats se dressent contre les Lumières, tout en livrant un combat d'arrière-garde contre les protestants. Livré au parlement de Toulouse, le pasteur Rochette est pendu en 1762; la même année, Jean Calas, accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, est supplicié; le chevalier de La Barre, un jeune homme de dix-huit ans soupçonné de pratiques sacrilèges, est exécuté en juin 1766, tandis qu'un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire, saisi chez lui, est brûlé par le bourreau.
Enhardis par leur victoire, les parlements n'ont de cesse de pousser leur avantage. La lutte contre le pouvoir royal au nom des «libertés» culmine avec l'affaire de Bretagne. Un procureur général au parlement de Rennes, La Chalotais, se dresse pour d'obscures raisons contre le gouverneur militaire de la province, le duc d'Aiguillon. Admonesté par le roi, le parlement breton, soutenu par celui de Paris, démissionne en 1765. Louis XV rappelle aux parlementaires de la capitale qu'ils lui doivent obéissance: «Je ne souffrirai pas [...] qu'il s'introduise dans la monarchie un corps imaginaire [...]. C'est en ma seule personne que réside la puissance souveraine» (séance de la Flagellation, 3 mars 1766). Mais l'acte d'autorité du roi est sans lendemain, et d'Aiguillon démissionne en 1768. En poussant à l'extrême l'art de la concession, Choiseul contribue à fragiliser l'autorité royale qui s'aliène, chemin faisant, une bonne partie de l'opinion publique.
Responsable des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine, Choiseul a une politique prudente en matière militaire, ne cédant pas aux tentations de la guerre et ne négligeant pas l'efficacité de ses armées. Par l'Acte de Famille (1761), il resserre les liens avec l'Espagne. Dans le domaine commercial, la politique conduite par Choiseul, favorable à l'intensification du commerce avec les Antilles et les colonies, a vu ses efforts se couronner de succès. Mais c'est au moment où la situation économique paraît le plus florissante que les premiers troubles apparaissent, conséquences des tentatives de libéralisation du commerce des grains: aux mauvaises récoltes de 1764, s'ajoute une forte spéculation. Cette détérioration de la situation économique, les multiples difficultés financières du royaume et le retour en force du parti des dévots provoqueront la chute de Choiseul en 1770.
Avec la mise en place d'un «triumvirat» formé de Maupeou, Terray et d'Aiguillon, devenu secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 1771, c'est une politique de fermeté qui à nouveau semble prévaloir. Bravant l'impopularité, Maupeou cherche une nouvelle fois à briser l'opposition parlementaire. Le conflit se noue à la fin de 1770 et aboutit à l'édit du 23 février 1771, qui abolit la vénalité des charges, annihilant ainsi le caractère héréditaire de la robe. L'édit instaure, en outre, la gratuité de la justice et crée un nouveau parlement, formé de juges appointés et révocables: l'immense territoire dans lequel s'exerçait l'action du parlement de Paris est divisé en cinq conseils supérieurs qui, sous prétexte de déconcentration pour rapprocher la justice des justiciables, brisent la puissance des juges parisiens. Enfin, la réforme est étendue aux cours provinciales puis aux autres cours souveraines de Paris et de la province: Cours des aides, des comptes, de la monnaie, etc.
La «révolution» déclenchée par Maupeou n'est pas seulement judiciaire. Elle est aussi profondément politique, puisqu'elle anéantit l'organe où s'exprimait avec le plus d'efficacité l'opposition de la caste nobiliaire.
Dans le domaine économique, Terray en revient au dirigisme tempéré. Si l'exportation des blés vers les pays étrangers est interdite, il préserve une relative liberté du commerce des céréales à l'intérieur du royaume. Ces mesures paraissent judicieuses, puisqu'elles accompagnent une phase de détente sur le front des récoltes. Dans le domaine fiscal, Terray rationalise l'assiette des divers vingtièmes, qui deviennent plus équitables dans leur répartition. En 1774, le déficit budgétaire est pratiquement résorbé.
Quant à d'Aiguillon, chargé de la diplomatie, sa tâche est relativement aisée: au sein d'une Europe multipolaire où les grandes puissances – la Grande-Bretagne, la France, l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et la Russie – entendent toutes maintenir un relatif statu quo, il lui faut simplement veiller à ce que la monarchie ne se lance pas dans un nouveau conflit.
Louis XV inaugure ainsi une ère de despotisme éclairé et modernisateur qui, pourtant, suscite bien des oppositions. Un seul écrivain célèbre, Voltaire, prend publiquement le parti de Maupeou: toujours hostile, au travers de ses fidélités successives, à l'égoïsme parlementaire et à l'intolérance janséniste, il se fait l'avocat d'une monarchie forte, seule capable de défendre la liberté et la propriété dans le royaume. Mais on ne peut supprimer d'un trait de plume l'embryon de système représentatif qu'incarnait le parlement: cela heurte tous ceux qui, pour des raisons fort diverses et parfois opposées, rêvent à la mise en place d'une monarchie moins autoritaire, où le roi gouvernerait avec l'aval de la nation – entendue comme celle des élites privilégiées et roturières. La croissance économique et culturelle du XVIIIe siècle a déjà fait son œuvre. Bien plus que le monde du négoce et de la finance, la bourgeoisie juridique, titulaire d'offices, propriétaire et cultivée, songe de plus en plus à faire entendre sa voix. Quant aux nobles, qui peuplent l'armée, la magistrature, la haute fonction publique, ils entendent désormais assumer leurs responsabilités et prendre la relève d'une monarchie absolutiste qui a terminé sa tâche en modernisant l'appareil d'État.
Mais le roi a des soucis plus triviaux. Sa liaison avec Jeanne Bécu, ancienne prostituée de luxe devenue comtesse du Barry à l'issue d'un mariage de complaisance, alimente toute une littérature de bas étage, qui ruine l'image du monarque et précipite le discrédit d'une cour jugée unanimement frivole et parasitaire. Aussi, si l'annonce de la dernière maladie du roi met en effervescence la cour, à Paris et dans les principales villes du royaume c'est l'indifférence qui prévaut. Il est bien loin le temps où, après sa guérison à l'issue d'une insolation qui avait failli l'emporter (1744), des centaines de messes avaient été célébrées dans tout le royaume. Le 10 mai 1774, le roi meurt de la petite vérole; il sera enterré à la sauvette, dans un climat d'hostilité générale.
Aux yeux des pamphlétaires de la fin du siècle, Louis XV incarne l'exemple achevé des rois despotiques et dévergondés. Au fil des années, il était devenu la cible privilégiée d'une opinion publique prompte à lui attribuer, à tort ou à raison, la responsabilité des difficultés encourues. Les rumeurs calomnieuses et vite graveleuses sur sa vie privée ont fait le reste: la fonction royale est alors désacralisée. Louis XV, qui tant de fois s'est heurté aux privilégiés et a rétabli les finances de l'État, est resté l'image du monarque d'Ancien Régime, préoccupé de ses seuls plaisirs, laissant à ses héritiers le «déluge» qu'il avait prévu et négligé.