
(Versailles, 1754 — Paris, 1793)
Roi de France.
Rien ne prédisposait Louis XVI, dernier roi de l'Ancien Régime, à affronter la crise finale de la monarchie absolue. Il n'avait ni qualité de dirigeant ni passion pour le pouvoir. «Prince de la tradition», plus sensible que bien de ses prédécesseurs aux malheurs de son peuple mais plus porté vers les plaisirs de l'étude, voire des activités manuelles, il vit son destin se sceller, malgré lui, à force d'indécision et de revirements.
Le futur Louis XVI, duc de Berry, naquit le 23 août 1754 de Marie-Josèphe de Saxe et du pieux Dauphin de France, Louis-Ferdinand. Troisième petit-fils de Louis XV, il fut modestement fêté par la cour, car ses parents portaient depuis février 1754 le deuil de leur deuxième fils, le petit duc d'Aquitaine.
A l'image de cette naissance effacée, l'enfance du futur roi se déroula dans l'ombre de son grand frère, le duc de Bourgogne, Dauphin brillant, capricieux et autoritaire qui accaparait tout l'amour de ses parents. Tout destinait, en effet, le duc de Bourgogne à être roi. Le sort en décida autrement, puisque le Dauphin s'éteignit à Pâques 1761, à l'âge de dix ans. Louis XV et les parents du Dauphin ne se consolèrent pas de cette perte. Le duc de Berry, désormais héritier direct du trône après son père, ne bénéficia pas pour autant d'un regain d'affection familiale.
Le nouveau Dauphin était d'autant plus délaissé par ses parents que tout en sa personne était ingrat. Maladif, déjà gros à vingt ans, affligé d'un prognathisme qu'il tenait de ses ancêtres Habsbourg, il était d'humeur maussade et montrait un penchant inquiétant pour la solitude. Cette difficulté à communiquer fut encore renforcée par une éducation austère, hantée par le souvenir écrasant des exceptionnelles qualités du frère défunt. Le duc de La Vauguyon, gouverneur des enfants de la Maison de France, s'appliqua à lui enseigner un programme bien classique, mélange d'humanités, de morale et de religion. De cette éducation, le futur Louis XVI garda une grande piété, un goût prononcé pour l'étude (il possédait plusieurs langues, de solides connaissances dans les domaines géographique, scientifique et maritime), mais son principal défaut demeura son incapacité à prendre une décision. En revanche, il exultait dans les plaisirs de la chasse et séjournait de longues heures, seul, dans son atelier au-dessus de son appartement à exercer ses talents manuels, à forger des serrures.
Par son mariage enfin, le Dauphin connut encore la malchance et la disgrâce. Tenu par les impératifs de la politique extérieure, Louis XV décida de marier le futur roi avec Marie-Antoinette, fille de l'impératrice Marie-Thérèse, afin de renforcer l'alliance franco-autrichienne. L'union fut célébrée en 1770, mais consommée avec peine par Louis XVI en 1773, voire en 1777 seulement. Le sujet devint prétexte à moquerie, et le roi, au regard de ce fiasco conjugal, fut bien vite suspecté d'impuissance. Ajoutées à un comportement hésitant, ces affabulations railleuses contribuèrent à forger l'image d'un roi faible, manœuvré par une Marie-Antoinette trop «autrichienne» pour vouloir le bien du royaume. Les faits cependant ne furent pas si simples.
Les dernières années du règne de Louis XV avaient été marquées par une reprise en main énergique des leviers du pouvoir. Cette politique, qui apportait dans les domaines judiciaire et financier des réformes audacieuses et s'attaquait aux privilèges de l'aristocratie et des parlementaires, illustrait cependant, aux yeux d'une opinion publique mécontente et morose, le despotisme d'un roi rejeté. Lorsque, le 10 mai 1774, Louis XV s'éteignit, l'avènement du jeune Louis XVI suscita par contraste de nombreux espoirs.
La reprise en main du royaume supposait d'emblée que l'on fît preuve de volonté. Depuis le milieu du siècle, une coalition conservatrice, représentée dans les parlements, à la cour, dans l'Église et au sein de la bureaucratie gouvernementale, se préoccupait surtout de défendre ses privilèges face aux projets réformateurs de la monarchie. Cette opposition prétendait affirmer ses prérogatives politiques et fermer les rangs des ordres privilégiés aux nouveaux venus de la bourgeoisie. D'autre part, les transformations de la société liées à la croissance économique du siècle, les aspirations d'une partie des élites du tiers état, la diffusion des idéaux des Lumières nourrissaient la volonté de réforme et rendaient l'immobilisme difficile. Entre ces deux pôles, il fallait à la monarchie doigté et détermination.
La voie était d'autant plus étroite que le début du règne de Louis XVI marquait la fin d'une longue embellie économique (1720-1770). La récession allait rendre plus délicat le règlement du déficit budgétaire de la monarchie et plus brûlante la question de l'impôt. Pour assainir les finances, il fallait élargir le nombre des contribuables et porter atteinte aux privilèges fiscaux. Les positions conservatrices des parlementaires interdisaient toute modification institutionnelle et ne laissaient d'autre choix qu'une réforme préalable des parlements. Tel était déjà le sens de la politique de Louis XV et de Maupeou.
Entre Lumières et tradition, cette politique contradictoire était dictée par le souci de popularité du jeune monarque et par ses idées d'aristocrate conformiste. Au total, le règne de Louis XVI allait être une succession de reculades face aux indispensables réformes. Turgot, le premier, souffrit des inconstances royales. Dans le domaine économique, il instaura la liberté du commerce et la libre circulation des grains (1774) dans des circonstances difficiles (guerre des Farines, 1775); il supprima les corporations au profit de la liberté d'entreprise (1776). Ayant imposé un train d'économies immédiates, il posa les bases d'une réforme fiscale en supprimant la corvée royale, qui pesait sur les seuls roturiers, et envisagea la création d'une contribution territoriale payable par tous les propriétaires (1776). Mais, face à la cabale des privilégiés offusqués à l'idée de devoir payer eux aussi des impôts, il fut renvoyé par Louis XVI (mai 1776), au désespoir d'une large fraction des partisans des Lumières.
Le successeur de Turgot, Clugny, détruisit son œuvre pour tenter de réconcilier la monarchie et les privilégiés, sans résoudre la grave question budgétaire. Maurepas imposa alors à la direction des Finances le Genevois Necker (1732-1804). Celui-ci se rendit populaire en finançant la guerre d'Amérique (1778-1783) sans recourir à l'impôt. Mais les emprunts, à terme, alourdissaient le déficit budgétaire. Très vite, il fallut revenir aux idées de Turgot, assorties d'un projet de réforme de l'administration locale (création d'assemblées provinciales chargées de répartir l'impôt) débouchant sur une participation politique accrue de la bourgeoisie. Une nouvelle fois, les privilégiés firent bloc. Pour s'en protéger, Necker publia un Compte rendu au roi (1781) sur les finances publiques, apologie de sa gestion qui restait silencieuse sur le déficit et le financement de la guerre. L'opinion en retint surtout le montant des pensions royales aux courtisans. Indisposé et poussé par son entourage, le roi renvoya Necker (mai 1783).
Autant la politique intérieure de Louis XVI manqua de fermeté, autant le rayonnement extérieur de la France fut une réussite. Initié par Vergennes aux subtilités des relations internationales, Louis XVI y porta un réel intérêt. Il veilla ainsi à la restauration de la marine royale, après la lourde défaite maritime et coloniale face à l'Angleterre, lors de la guerre de Sept Ans. Le roi ne cachait pas son anglophobie et partageait les vues de son ministre, désireux de redonner à la France une position d'arbitre en Europe.
Pour cela, Louis XVI et Vergennes tentèrent d'éviter tout nouveau conflit continental. Il fallut maîtriser les ambitions de l'empereur d'Autriche Joseph II, qui voulait s'emparer de la Bavière (1778-1779) et, avec l'aide de la Russie, démanteler l'Empire ottoman (1782-1784).
Mais la gloire de Louis XVI brilla surtout à l'occasion de la guerre d'Indépendance menée par les treize colonies américaines contre leur métropole anglaise.
Après avoir financé en sous-main un trafic d'armes et laissé partir des volontaires (dont le marquis de La Fayette) au secours des «insurgents», Louis XVI signa un traité d'alliance avec les Américains (1778). La France mit alors sur pied une coalition réunissant l'Espagne et la Hollande pour jeter bas la suprématie maritime anglaise. De 1778 à 1781, la guerre s'étendit à tous les océans du globe. La victoire franco-américaine de Yorktown (octobre 1781) fut le point ultime des combats en Amérique. Le traité de Versailles (3 septembre 1783) donna l'indépendance aux Américains et marqua un coup d'arrêt à l'expansion anglaise. La France obtenait quelques satisfactions, bien médiocres toutefois au regard de l'énorme effort financier accompli. Vingt ans après la honte du traité de Paris (1763), cette «politique de Don Quichotte» avait cependant permis la renaissance du prestige français.Afin de consolider la paix, la France conclut alors plusieurs traités de commerce avec les grandes puissances, y compris avec l'Angleterre (1786). Cette politique de libre-échange stimula le commerce maritime, mais elle aggrava sensiblement, du fait de la concurrence anglaise, les difficultés de certaines industries déjà affectées par un ralentissement économique général. En fait, cette gloire, si coûteusement ressuscitée, fut éphémère et sans réel profit à long terme pour le roi. La disparition de Vergennes, en février 1787, laissait Louis XVI seul, au seuil de la tourmente.
Sur fond de crise économique, la crise politique prérévolutionnaire se développa rapidement. Les frasques d'une reine impopulaire, surnommée «Madame Déficit» en raison de ses dépenses et compromise dans l'affaire du Collier (1785), contribuèrent au discrédit de la monarchie. Les dernières velléités de réformes éclairées, comme l'adoption d'un édit de tolérance en faveur des protestants en 1787, n'y changèrent rien.