Napoléon Ier

(Ajaccio, 1769 — Sainte-Hélène, 1821)

Empereur des Français.

La carrière de Napoléon – Premier consul à trente ans, empereur à trente-cinq, déporté à Sainte-Hélène à quarante-six – est marquée par une relative brièveté qui n'a d'égal que le rythme effréné sur lequel elle a été menée. Son histoire se confond nécessairement avec celle du Consulat et du Premier Empire, mais elle est aussi celle d'une réussite hors du commun née de la Révolution. La légende donnera très vite une seconde vie à celui qui, un temps, domina l'Europe.

De l'enfance corse à l'exil toulonnais

Napoleone Buonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769, quinze mois après l'acquisition de la Corse par la France. Son père, Charles Buonaparte, et sa mère, Maria Letizia Ramolino, comptent parmi les notables de l'île. Douze enfants naissent dans cette famille de nobliaux, huit survivent. Napoléon est le quatrième dans l'ordre des naissances, le deuxième des survivants. En 1779, après avoir quémandé avec succès les faveurs du roi, Charles Buonaparte emmène sur le continent ses deux fils aînés. Le premier, Joseph, est destiné à l'état ecclésiastique. Le second, Napoleone, se doit d'embrasser le métier des armes. Après un bref séjour au collège d'Autun, il entre à l'école militaire de Brienne le 15 mai 1779.

La formation militaire

Élève moyen, le jeune Bonaparte reste à Brienne jusqu'en octobre 1784. Chétif, solitaire, s'exprimant mal en français, il gardera de son séjour dans cet établissement un souvenir mitigé. À l'École royale militaire de Paris, où ses connaissances en mathématiques lui ont permis d'entrer, il obtient son brevet de lieutenant d'artillerie, après seulement une année d'études, en septembre 1785. Il a alors seize ans. Féru d'histoire et de géographie, passionné par les théories politiques et les doctrines économiques, il lit beaucoup: Rousseau, Voltaire, Mably, les stratèges et les techniciens militaires, de Guibert à Gribeauval. Mais sa culture reste fort lacunaire.

Dans le sillage de Paoli

Une seule chose lui importe vraiment: le destin de son île natale. Ses séjours en Corse sont d'ailleurs fréquents. Il est vrai que, depuis la mort de son père (février 1785), il s'affirme de plus en plus comme le chef du clan familial. La Révolution le surprend à Auxonne, où il est témoin des premiers désordres, qui éclatent en avril 1789. Fermement opposé aux agissements de la «canaille», il prend aussi ses distances avec la monarchie et les privilégiés, persuadé que la faillite de celle-ci fera le jeu de la Corse, lasse d'être traitée en pays conquis. En septembre, Bonaparte est à Ajaccio. Nommé lieutenant-colonel en second de la Garde nationale de la ville, il entend arrimer la nation corse à la France révolutionnaire au moyen d'un lien fédéral. Alors proche de l'homme fort de l'île, Pascal Paoli, Bonaparte prend part aux luttes intestines qui déchirent le pays. Retourné sur le continent, il doit, après le 10 août 1792, rejoindre une fois encore la Corse: le roi de Sardaigne ayant déclaré la guerre à la France, il reçoit mission d'occuper les îlots sardes de la Maddalena. C'est un échec, mais les événements s'accélèrent. Bonaparte prend ses distances avec Paoli, dont les visées séparatistes l'inquiètent. En butte à l'opinion publique, qui soutient massivement le vieux patriote, Bonaparte s'enfuit d'Ajaccio, se réfugie à Calvi, puis s'exile à Toulon. La rupture avec la Corse est consommée.

Le Général

Le siège de Toulon (1793)

Tandis que la cause de Paoli se confond peu à peu avec celle des Girondins, récemment éliminés, Bonaparte verse du côté des Montagnards. Le 16 septembre 1793, il part commander l'artillerie de l'armée qui assiège Toulon, livrée aux Anglais par les fédéralistes. Il va y acquérir la notoriété: face à l'impéritie de ses chefs, il force la victoire; les Anglais battent en retraite en décembre. Nommé sur le champ de bataille général de brigade, sur la proposition du représentant en mission Augustin Robespierre, frère de Maximilien, il apparaît très vite aux yeux de la Convention comme l'«homme de l'Incorruptible». Mais Bonaparte reste prudent. Après Thermidor, les charges qui seront retenues contre lui (il sera un temps emprisonné) n'auront pas de suites irrémédiables. Il sera cependant mis en disponibilité pour avoir refusé un commandement en Vendée.

Contre l'insurrection royaliste (5 octobre 1795)

Très vite cependant, la fortune lui sourit à nouveau. Après avoir maté la sans-culotterie parisienne, la Convention thermidorienne doit faire face aux agissements des royalistes. Pour parer à l'insurrection en vue, un civil, Barras, se voit confier le commandement de l'armée de l'intérieur. Il s'entoure de généraux alors sans emploi. Bonaparte est de ceux-là. C'est lui qui sauve la Convention le 13 vendémiaire an V (5 octobre 1795) en écrasant l'insurrection royaliste. Le 26 octobre, il devient commandant en chef de l'armée de l'intérieur à la place de Barras. Le «général Vendémiaire» vient d'obtenir son brevet de républicanisme. Il est désormais proche des sphères du pouvoir.

La campagne d'Italie (1797)

En épousant, le 9 mars 1796, Joséphine de Beauharnais, il concrétise ce que lui dictent ses sentiments tout en confortant sa position auprès de Barras. Maintenant pleinement français – c'est à cette époque qu'il se fait appeler Bonaparte –, il est un homme en vue, à qui l'on prête un avenir certain. L'ennemi principal de la Révolution reste l'Angleterre. Comme celle-ci est inaccessible, il faut, déclare Bonaparte, frapper sa principale alliée, l'Autriche, en portant l'effort sur l'Italie, son point le plus vulnérable. Il parvient à décider Carnot, qui le fait nommer le 2 mars 1796, à moins de vingt-sept ans, commandant de l'armée d'Italie. Lors d'une campagne où sa rapidité de manœuvre compense son infériorité numérique, Bonaparte vole de victoire en victoire. Après Rivoli (14 janvier 1797), les Autrichiens sont sur la défensive. Le 18 octobre 1797, le traité de Campoformio consacre le jeune général, qui apporte la paix à un continent en guerre depuis cinq ans. En Italie, Bonaparte concentre dans ses mains tous les pouvoirs: militaire, politique, diplomatique, financier même. Il se constitue, au moyen d'exactions diverses, une solide fortune, acquiert des goûts de luxe et tient une cour brillante. Populaire de surcroît, il sait qu'il est désormais une pièce indispensable du jeu politique. Il avoue: «Je ne sais plus obéir.» La gravure populaire, la chanson et la poésie s'emparent du héros victorieux.

La campagne d'Égypte (1798)

Mais Bonaparte sent qu'un nouveau coup d'État serait prématuré. Sa loyauté à la république est pour l'heure son seul viatique. Aussi, faute de pouvoir débarquer en Angleterre, il se tourne vers l'Égypte afin de satisfaire un triple objectif: laisser pourrir la situation politique en France, couper aux Anglais la route des Indes, mêler aux projets politiques, militaires et économiques des préoccupations scientifiques. Victorieux des Mamelouks à la bataille des Pyramides (21 juillet 1798), mais bloqué dans sa conquête par Nelson, qui détruit sa flotte à Aboukir (1er août), Bonaparte réussit à préserver son auréole de général victorieux.

Le consul

Rentré en Europe, Bonaparte sera le bras armé du coup d'État fomenté par Sieyès contre le Directoire et réalisé dans la nuit du 8 au 9 novembre 1799 (17-18 brumaire an VIII). Selon la Constitution proclamée le 15 décembre 1799 – et qu'il a personnellement retouchée –, Bonaparte devient le premier des consuls au sein du nouveau régime.

En 1802, le Premier consul – qui vient de signer avec l'Angleterre la paix d'Amiens – est nommé à vie et devient un «roi sans couronne». Le comte de Provence, en exil, avait espéré que Bonaparte serait le restaurateur de la monarchie: l'échec du complot de Cadoudal et l'exécution du duc d'Enghien (enlevé à l'étranger et fusillé de nuit dans les fossés de Vincennes) dissipent les dernières illusions. Le 2 décembre 1804, Bonaparte est sacré par le pape empereur des Français.

L'empereur

Un personnage caricatural

Bonaparte avait le visage maigre, le teint olivâtre, les cheveux longs. Napoléon, petit, bedonnant, a le teint cireux. Seul le regard, tour à tour charmeur et impérieux, constitue un trait d'union entre le jeune général de l'armée d'Italie et l'empereur des Français songeant à dominer le monde. Orgueilleux, méprisant, colérique, l'homme est anxieux, parfois indécis. Le goût du pouvoir et l'exercice de l'autorité emportent tout, même les femmes, qui, en définitive, comptent peu dans sa vie. Tout a été dit sur son énorme capacité de travail. Dormant peu, traitant plusieurs affaires en même temps, voyageur infatigable, l'empereur semble avoir le don d'ubiquité. Toutefois, à la fin du règne, le surmenage – les témoignages sont concordants sur ce point – fait baisser son énergie et sa clairvoyance. Reste le personnage: peu de grands hommes pousseront aussi loin le souci de se composer une silhouette, que les images d'Épinal reproduiront à satiété.

La dynastie napoléonienne

Rarement aussi l'entourage familial aura joué un aussi grand rôle dans la vie d'un souverain. La couronne étant héréditaire, frères et sœurs de l'empereur constituent l'ossature d'une dynastie qui devient l'auxiliaire de sa politique. Joseph Ier, I'aîné, reçoit le royaume de Naples (1806), puis le trône d'Espagne. Louis obtient le royaume de Hollande (1806), Jérôme celui de Westphalie (1807). Seul Lucien, un temps ministre de l'Intérieur, ne sera pas placé à la tête d'un État satellite. Les sœurs de l'empereur, Élisa, Pauline et Caroline, sont toutes mariées et possessionnées. Caroline, notamment, est unie à Murat. Elle devient dès lors grande-duchesse de Berg, puis reine de Naples. Aussi, même si ses frères et sœurs ont progressivement tendance à épouser les aspirations de leurs peuples et à menacer ainsi l'unité de l'Empire, tous donnent aux Français l'image d'un clan qui exploite l'Europe à des fins personnelles.

Une volonté dictatoriale

Toutefois, le vide se fait progressivement autour de Napoléon. Le contrepoids des assemblées (Corps législatif et Sénat) disparaît très vite. La qualité de ses collaborateurs diminue: Talleyrand est remplacé en 1807 par le consciencieux mais terne Champagny; Fouché est renvoyé en 1810. Bref, les fortes personnalités sont peu à peu écartées et les ministres deviennent de simples exécutants. L'empereur tranche seul, même les affaires de second ordre. Le caractère dictatorial du régime ne fait alors plus de doute. Tandis que la censure bâillonne toute forme d'opposition, la plupart des moyens d'expression sont mis au service de la glorification de l'empereur. La presse, qui publie et commente les bulletins de la Grande Armée, devient une formidable caisse de résonance qui magnifie toutes les victoires militaires. L'effet sur l'opinion publique est considérable. Cette propagande se révèle toutefois impuissante lorsqu'il s'agit d'étouffer le doute qui s'empare des esprits quand les revers se multiplient. Là comme ailleurs, la guerre d'Espagne constitue un tournant dans l'histoire du régime. Dès 1808, l'homme providentiel a vécu. En France, dans les campagnes, on se met à comparer l'empereur à un ogre. À l'étranger, Goya peint le Dos de mayo tandis que Beethoven raie le nom de l'empereur de la dédicace de la symphonie dite «Héroïque».

Le chef de guerre

L'épopée militaire a fait plus pour la gloire de Napoléon Ier que la réorganisation administrative de la France et le Code civil. La campagne d'Italie, Austerlitz et Iéna ont fasciné les contemporains et laissé bien des historiens militaires admiratifs. Pourtant, le génie de l'empereur en la matière n'est pas exempt d'erreurs d'appréciation. Ignorant la plupart des innovations techniques de son temps, il continue d'équiper ses troupes avec des armes héritées de l'Ancien Régime: le fusil modèle 1777 et les canons de Gribeauval. Plus curieusement, il lui arrive de méconnaître gravement la nature du terrain où il avance: c'est le cas en Égypte, mais aussi en Russie, où les effets de la neige, de la boue et du froid sont sous-évalués.

Son génie militaire est cependant indéniable. Le jeune officier en garnison à Auxonne a eu tout le loisir de méditer sur l'Essai général de tactique de Guibert, paru en 1773. Celui-ci prône l'articulation de l'armée en corps autonomes, l'allégement des troupes et des services, la distinction entre l'ordre de marche dispersé et le dispositif de bataille concentré. Général puis chef de l'armée impériale, Napoléon applique ces grands principes et les met au service d'une tactique qui se veut rapide et foudroyante. Tout repose sur la mobilité des troupes et la promptitude à exploiter les erreurs de l'adversaire avant et pendant la bataille. En janvier 1797, lors de la campagne d'Italie, la division Masséna fait plus de 100 km et prend part à trois batailles en quatre jours, dont celle de Rivoli. À Austerlitz, l'empereur affaiblit volontairement sa droite; l'ennemi dégarnit alors son centre pour renforcer sa gauche: dès que la faute est commise, Napoléon escalade le plateau de Pratzen, enfonce le centre du dispositif austro-russe ainsi dégarni et coupe l'armée ennemie en deux. Mais l'Europe apprendra bien vite les règles de ce nouveau jeu. Dès 1808, l'effet de surprise, qui favorisait la guerre éclair en rase campagne, a cessé de jouer.

Le mythe

L'abdication (juin 1815) et l'exil

Défait à Waterloo, l'empereur abdique le 22 juin 1815. Il gagne Rochefort et se rend aux Anglais, qui le déportent à Sainte-Hélène. Mais la légende napoléonienne n'attendra pas sa mort, survenue le 5 mai 1821, pour prendre corps. Dès les premiers temps de la Restauration, tandis que la France vit des heures d'humiliation nationale et de difficultés économiques, le mythe se nourrit du souvenir des grandes victoires militaires et de l'âge d'or des hauts salaires et du bas prix du pain en vigueur sous le Premier Empire. Très vite, on se réfère au Mémorial de Sainte-Hélène, de Las Cases, paru en 1823, qui est un énorme succès de librairie. Las Cases y rapporte les propos de Napoléon à Sainte-Hélène. Habilement, celui-ci s'y pose en défenseur des conquêtes révolutionnaires et en libérateur de l'Europe. Il se fait ainsi le promoteur des deux idées maîtresses du XIXe siècle: le libéralisme et le nationalisme. Prisonnier de la Sainte-Alliance, il réussit le tour de force de devenir le champion des peuples opprimés. Républicains et libéraux, mais aussi vétérans de la Grande Armée et gens du peuple cultivent alors avec ferveur le mythe du «Petit Caporal».

L'empereur dans l'art

Images d'Épinal, lithographies de Charlet et de Raffet donnent vie à la légende et permettent à celui qui portait «petit chapeau avec redingote grise» de pénétrer dans chaque foyer. La littérature s'en empare. Dans le Médecin de campagne, de Balzac (sept éditions entre 1833 et 1846), Benassis, le médecin, et Genestas, le capitaine en demi-solde, vouent à l'empereur un culte éperdu – dont témoigne le célèbre épisode de la veillée qui campe le «Napoléon du peuple». De Hugo à Vigny en passant par Lamartine, le romantisme verse dans l'hommage napoléonien, tandis que les chansons de Béranger se font l'écho de cette admiration pour le «grand homme» et le «bon empereur».

Un mythe récupéré

La monarchie de Juillet va tenter de récupérer à son profit le mythe napoléonien, d'autant plus que la mort du fils de Napoléon et de Marie-Louise d'Autriche, le duc de Reichstadt, la délivre dès 1832 du souci d'une restauration dynastique. En 1836, l'Arc de triomphe, où la Marseillaise de Rude veille sur les noms des généraux et des victoires de la Révolution et de l'Empire, est inauguré. En 1840, les cendres du héros sont ramenées en France et déposées aux Invalides dans un grand concours de souvenirs émus et d'admiration partagée. Mais le Napoléon populaire, celui de Louis-Philippe ou celui encore des républicains et des libéraux, va vite laisser place à un Napoléon botté, Louis Napoléon Bonaparte, qui usera grandement du mythe impérial pour accéder au pouvoir et édifier le Second Empire.

Au soir de sa vie, Napoléon feint de s'interroger sur son œuvre: «Sur quoi pourrait-on m'attaquer qu'un historien ne puisse me défendre?» Pourtant, l'homme d'exception qui a marqué l'histoire tout en prenant soin de construire sa propre légende suscite toujours des débats passionnés. Comment dissocier le sauveur de la Révolution du despote? Comment faire la part entre le stratège militaire et l'«Ogre» méprisant les souffrances endurées par son armée et par son peuple? Comment distinguer, derrière le rêve prémonitoire d'une Europe affranchie de l'ordre ancien, la mise en coupe réglée des nations opprimées? Si la perplexité est de mise, elle ne diminue en rien le caractère épique d'une aventure dont le héros fascine jusqu'à en perpétuer le mythe dans la mémoire collective contemporaine.