
(Fontainebleau, 1268 — id., 1314)
Roi de France de 1285 à 1314, Philippe IV est un roi mal connu, dont les actes politiques, mal interprétés ou encore aujourd'hui mal expliqués, surprennent.
Centralisation, bureaucratisation, affirmation de la raison d'État marquent le règne de Philippe le Bel. En 1314, une réaction aristocratique, animée par les «ligues nobiliaires», s'amorcera contre les empiétements de la justice royale. Un bouc émissaire, Enguerrand de Marigny, tout-puissant dans les dernières années, est sacrifié. Qu'on ne s'y trompe pas: rien ne sera changé aux méthodes de gouvernement: les expériences du temps de Philippe le Bel seront reprises et développées par les Valois.
Ses contemporains, conscients de la singularité du règne, ont relevé la différence d'atmosphère entre le temps de Philippe le Bel et celui du «bon roi» Saint Louis.
Philippe le Bel était peu expansif (Bernard Saisset, l'évêque de Pamiers, disait de lui qu'il était «comme le grand duc, un bel oiseau qui ne parle pas») et ils ont eu naturellement tendance à faire des conseillers du roi, les fameux légistes, les responsables de la politique royale. Ils se trompaient sans doute, le roi ayant inspiré celle-ci. Mais, ce faisant, ils prenaient conscience d'un fait fondamental: le passage de la monarchie féodale à la monarchie territoriale et administrative.
L'accroissement du nombre des officiers royaux, la bureaucratisation de l'administration en constituent le signe le plus marquant. Par là, la royauté française s'efforce de se donner les moyens de sa politique: l'établissement de la souveraineté du roi, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du royaume. Tel est le fil conducteur d'un règne souvent déconcertant, mais qui, vu de la sorte, apparaît moins singulier, car il s'inscrit dans une évolution amorcée dès Saint Louis.
Philippe le Bel a accru le domaine royal de Lyon, du Barrois, de Lille, et préparé l'annexion de la Champagne par son mariage avec Jeanne de Navarre (les maisons de Champagne et de Navarre étaient unies depuis le mariage, en 1195, de Thibaud de Champagne et de Blanche de Navarre, unique héritière de son père Sanche VI, roi de Navarre).
Philippe le Bel a réduit la marge d'autonomie des fiefs en les soumettant aux contrôles de la justice royale. Surtout, il a mené diverses campagnes militaires pour faire reconnaître pleinement sa souveraineté sur deux fiefs que leur situation politique et économique tendait à éloigner du royaume: la Guyenne et les Flandres.
Le roi d'Angleterre, maître de la Guyenne, rend avec mauvaise grâce l'hommage qu'il doit, en tant que vassal, au roi de France, et refuse les interventions et les fortes pressions des agents du roi de France dans son fief.
Le conflit dégénère en guerre (1294-1297), sans résultat probant pour Philippe IV. Le comté de Flandres dépend de plus en plus de l'Angleterre, qui lui fournit la laine nécessaire à son industrie. Les luttes sociales qui marquent son histoire à la fin du XIIIe siècle s'accompagnent de la formation d'un parti antifrançais. Jusqu'à la fin de son règne, Philippe mène de dures campagnes militaires pour soumettre les villes flamandes: de graves échecs (défaite de Courtrai en 1302), compensés par des succès non décisifs, ne permettent d'aboutir qu'à de médiocres compromis. En Flandres comme en Guyenne, les problèmes posés ne peuvent être réglés.
Sur le plan extérieur (encore que les affaires intérieures aient eu une dimension «européenne» qui dépassait les limites du royaume), le conflit avec la papauté est le fait majeur du règne. L'Empire germanique ayant été abattu, le royaume de France, qui est l'État le plus puissant d'Occident, se trouve directement confronté aux prétentions théocratiques du pape Boniface VIII, lequel affirme toujours la supériorité du pouvoir spirituel qu'il représente sur tous les pouvoirs spirituels mais aussi laïcs.
Philippe le Bel n'a pas atteint complètement ses objectifs: il n'y eut pas de concile et Boniface ne fut pas condamné. Mais l'ordre du Temple fut supprimé et la théocratie pontificale est morte des coups qu'il lui a assenés. Face à des pouvoirs, aux prétentions universelles, qui sont en complète déconfiture (l'Empire, la papauté), le roi de France peut dire qu'il est «empereur en son royaume», c'est-à-dire totalement indépendant et pleinement souverain.
Les guerres et la diplomatie royale coûtent cher. Or, les ressources ordinaires du roi, à savoir les revenus du domaine, ne suffisent pas. Philippe a donc cherché d'autres moyens financiers. Il a tenté d'établir sur ses sujets une fiscalité régulière; pour cette raison, notamment, il convoqua des assemblées où les représentants des villes siégeaient aux côtés des barons et des clercs pour donner leur consentement à la levée de subsides: ce sont les premières assemblés d'états du royaume. Philippe a échoué, car la bureaucratie royale n'a pu, faute de renseignements démographiques précis, établir une assiette de l'impôt viable.
Revenons un instant sur le procès des Templiers: on a expliqué le drame par la seule raison des besoins d'argent du roi, qui aurait poursuivi cet ordre, fabuleusement riche, disait-on, pour s'approprier ses biens. Même si tel fut le but du roi, il dut être fort déçu du résultat. La mainmise sur les décimes levés par la papauté sur le clergé procura des ressources non négligeables mais insuffisantes. En cas de détresse, on pouvait toujours espérer tirer quelque argent des boucs émissaires traditionnels: juifs et usuriers de toutes sortes, ceux qu'on appelle les cahorsins ou les lombards: expulsion, confiscation de biens, puis rappel après composition financière.
Philippe le Bel et ses conseillers ont innové en spéculant sur la valeur de la monnaie. Ces «mutations» monétaires présentent deux aspects. Le roi peut changer la valeur des pièces en circulation (rappelons qu'elles ne comportent aucune indication chiffrée), modifiant ainsi le rapport entre monnaie réelle et monnaie de compte. Mais, et c'est le cas le plus fréquent, le roi peut décider de retirer les pièces en circulation et de les remplacer par de nouvelles, dont le poids et la composition sont différents (la proportion de métal précieux est modifiée): le roi, qui a le monopole de la frappe, touche sur chaque pièce un droit; la multiplication des émissions monétaires fait entrer de l'argent frais dans les caisses royales. Dans l'un ou l'autre cas, l'opération entraîne dévaluation ou réévaluation.